Le statut théologique de l’embryon

jeudi, 21 mars 2002
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Par Noël Simard, prêtre
Directeur du Centre d'éthique
Université Saint-Paul, Ottawa

Comment définit-on l’embryon dans la réflexion théologique ? Quel statut lui reconnaît-on ? Dans la tradition chrétienne, le problème de l’individualité est lié à celui de la personnalité par la problématique de l’animation de l’âme.

Si l’individualisation humaine peut être observable, la personnalisation qui est rattachée à l’infusion de l’âme humaine, ne peut l’être. En effet, l’âme, principe d’individuation qui fonde la dignité de la personne humaine, est une réalité spirituelle hors d’atteinte empirique.

Dans son discours aux participants de la VIIIe assemblée générale de l’Académie pontificale pour la vie, assemblée qui s’est déroulée du 25 au 27 février 2002 sur le thème: “Nature et dignité de la personne humaine comme fondement du droit à la vie. Les enjeux du contexte culturel contemporain”, Jean Paul II affirme: “Il est nécessaire de faire toujours référence ¨à la nature propre et originale de l’homme, à la nature de la personne humaine¨ qui est la personne même dans l’unité d’âme et de corps, dans l’unité de ses inclinations d’ordre aussi bien spirituel que biologique et de toutes les autres caractéristiques spécifiques nécessaires à la poursuite de sa fin (Veritatis Splendor, 50; cf. aussi Gaudium et Spes, 14). Cette nature particulière fonde les droits de chaque individu humain, qui a la dignité de personne dès le moment de sa conception. Cette dignité objective, qui a son origine en Dieu Créateur, est fondée dans la spiritualité qui est le propre de l’âme, mais elle s’étend aussi à sa corporéité, qui en est une composante essentielle” (Zenit - Le monde vu de Rome, Service hebdomadaire, 28 février 2002).

Or la problématique de l’animation se pose ainsi: quand l’âme humaine est-elle présente dans l’organisme ? Deux courants de pensée théologique se sont développés à ce sujet: un courant a soutenu l’animation immédiate, c’est-à-dire au moment de la fécondation, l’autre courant a mis de l’avant l’animation tardive ou médiate, c’est-à-dire après la fécondation. Ainsi les Pères d’Orient, tels que Grégoire de Nysse, ont jugé la thèse de l’animation tardive comme contraire à l’enseignement biblique et au réalisme de l’Incarnation. Pour eux, dès le premier moment de la vie, Dieu place dans le corps l’âme qu’il crée. Les Pères latins vont plutôt être partisans de l’animation différée. Un embryon humain ne peut être considéré comme un être humain tant que la matière n’est pas suffisamment organisée pour recevoir l’âme immortelle. Pour saint Thomas d’Aquin, l’embryon a, dans un premier temps, une vie - une âme - végétative, qui devient ensuite une âme sensitive pour enfin devenir une âme intellective. Et comme c’est la raison qui est le propre de l’être humain, Dieu infuse l’âme dans le corps au moment où l’embryon est suffisamment formé, ce qui veut dire pour saint Thomas d’Aquin, lorsqu’il est susceptible d’avoir une âme intellective.

La définition d’un statut pour les embryons surnuméraires dans les technologies de reproduction, les débats sur la possibilité d’expérimentation sur les embryons humains et l’utilisation des cellules souches embryonnaires, ont donné une nouvelle impulsion à la thèse de l’animation médiate. Sur cette question, l’Église fait preuve de prudence en ne prenant pas officiellement position sur le moment de l’animation. En 1869, Pie IX va retirer du droit canonique la distinction entre “foetus animé” et “foetus inanimé”. Cependant l’Église a toujours condamné l’avortement, même avant l’animation, rappelant ainsi le caractère sacré accordé à tout le processus de la procréation. Dans l’Instruction “Donum Vitae”- Instruction sur le respect de la vie humaine naissante et la dignité de la procréation. Réponses à certaines questions d’actualité (1987), la Congrégation pour la Doctrine de la foi fait l’affirmation suivante: “Aucune donnée expérimentale ne peut être de soi suffisante pour faire reconnaître une âme spirituelle; toutefois, les conclusions scientifiques sur l’embryon humain fournissent une indication précieuse pour discerner rationnellement une présence personnelle dès cette première apparition d’une vie humaine: comment un individu humain ne serait-il pas une personne humaine ? Le Magistère ne s’est pas expressément engagé sur une affirmation de nature philosophique, mais il réaffirme d’une manière constante la condamnation morale de tout avortement provoqué”. 

Refusant de faire une distinction entre être humain et personne humaine, Jean Paul II réaffirme que tout individu humain possède la dignité de personne dès le moment de sa conception: “Tout être humain, dit-il, dès sa conception et jusqu’à sa mort naturelle, possède le droit inviolable à la vie et mérite tout le respect dû à la personne humaine” (Discours aux participants de la VIIIe assemblée générale de l’Académie pontificale pour la vie). Il reprend ainsi l’assertion faite en Donum Vitae: “L’être humain doit être respecté comme une personne dès le premier instant de son existence”. Deux raisons principales appuient cette pensée. Premièrement l’embryon est une créature de Dieu faite à l’image et à la ressemblance de Dieu. En effet, l’existence de tout individu, dès son origine, est dans le plan de Dieu. Ne bénit-il pas les êtres humains dès le sein de leur mère: “Avant même de te former au ventre maternel, je t’ai connu; avant même que tu sois sorti du sein, je t’ai consacré” (Jr 1,5). Et c’est encore Dieu qui transmet son image à toute nouvelle créature: “Dans la génération, quand la vie est communiquée des parents à l’enfant, se transmet donc, grâce à la création de l’âme immortelle, l’image, la ressemblance de Dieu lui-même” (Jean Paul II, Lettre encyclique Evangelium Vitae sur la valeur et l’inviolabilité de la vie humaine, n.43). Et encore: “Dans la paternité et la maternité humaines, Dieu lui-même est présent selon un mode différent de ce qui advient dans toute génération “sur la terre”. En effet, c’est de Dieu seul que peut provenir cette “image” et cette “ressemblance” qui est propre à l’être humain” (Jean Paul II, Lettre aux familles, 2 février 1994, n.9). Si l’embryon est sous la protection de Dieu, nous ne pouvons pas le détruire. Et cela s’applique encore davantage de nos jours: on ne peut ni le donner, ni le transmettre, ni le transférer, ni le vendre.

Une autre raison est reliée à l’Incarnation du Christ. En se faisant véritablement l’un de nous, le Christ a traversé lui-même toutes les étapes de l’existence humaine. Il les a par le fait même sanctifiées et dès lors, elles exigent d’être toutes respectées. Et n’est-ce pas vers Jésus qu’il faut se tourner pour connaître la valeur de la vie humaine: “C’est donc à partir de la parole, de l’action, de la personne même de Jésus que la possibilité est donnée à l’être humain de “connaître” la vérité tout entière sur la valeur de la vie humaine; c’est de cette source qu’il reçoit notamment la capacité de “faire” parfaitement la vérité (cf. Jn 3,21) ou d’assumer et d’exercer pleinement la responsabilité d’aimer et de servir la vie humaine, de la défendre et de la promouvoir” (Jean Paul II, Évangile de la vie, n.29).

La biologie s’entend désormais pour affirmer que le zygote appartient génétiquement à la nature humaine, possède une individualité biologiquement définie à chaque phase de développement et que son développement se présente comme un processus continu et intégré. S’appuyant sur ce fait scientifique, le Magistère manifeste aujourd’hui une préférence pour la thèse de l’animation immédiate. Comment ne serait-il pas déjà un être humain celui qui le deviendra ? Cette doctrine de l’animation immédiate signifie “que chaque être humain est toujours, d’une certaine manière, tel qu’il fut le jour de sa conception... Cette thèse étend en fait l’irréductibilité de la personne humaine - irréductible unité de corps, d’âme et d’esprit - au premier instant de la conception biologique” (CASPAR Philippe, Penser l’embryon - D’Hippocrate à nos jours, Editions Universitaires, Paris, 1991, 114-115). La personne de l’embryon est ainsi affirmée dès le premier instant de son existence.

CRITIQUES

Plusieurs théologiens ou penseurs mettent en doute la pertinence de la problématique de l’animation de l’âme ou plutôt l’efficacité de cette approche. La première critique touche l’aspect dualiste de cette problématique, spécialement de l’animation tardive. Parler d’infusion de l’âme, c’est considérer le corps comme une entité distincte et séparée, comme le réceptacle de ce principe de vie qu’est l’âme. N’est-ce pas s’éloigner de l’idée de personne comme un tout, une totalité indivisible et une unité de corps et d’âme ? Il n’y a pas d’un côté le corps comme nature corporelle et de l’autre côté l’âme comme réalité spirituelle; il y a toujours une totalité unifiée. N’est-ce pas s’éloigner de la vision biblique de l’être humain considéré comme une chair, une chair animée? Une trop grande insistance sur l’immortalité de l’âme peut laisser dans l’ombre le fait que le corps appartient à l’identité même de la personne humaine et qu’il est lui aussi don de Dieu offert à l’être humain. Cette dignité du corps est exprimée clairement dans la foi chrétienne en la résurrection de la chair contre toute dissociation dualiste. Il s’agit de toute la personne humaine dans toutes les dimensions de son existence, jusque dans son corps, appelé, lui, aussi, d’une certaine façon, à la vie éternelle. D’une certaine façon, car le corps ressuscité ne saurait être la reconstitution à l’identique de ce que fut le corps de chacun ou chacune à un certain moment de sa vie. Le corps ressuscite incorruptible et corps spirituel. C’est ce qui fait l’originalité de la conception chrétienne du corps: elle l’inscrit , et pas seulement l’âme ou l’esprit, dans l’espérance de la vie éternelle.

Une autre critique concerne l’animation immédiate. Si l’âme est donnée à l’embryon au moment même de la conception, qu’arrive-t-il dans le cas de la division gémellaire ? Comme l’explique Michael J. Coughlan, “si l’on suppose que, dans l’éventualité de jumeaux identiques, une deuxième âme est créée et infusée à l’instant de la division du groupe de cellules, qu’arrive-t-il dans la possibilité de la recombinaison des groupes jumeaux ? Rien n’est disparu dans cette éventualité, aucun tissu humain n’est disparu. Et alors qu’est-il advenu de la deuxième âme ? C’est comme s’il y a eu une mort sans corps. ...Il est clair que cela soulève des difficultés théologiques en relation avec la doctrine de la résurrection du corps” (The Vatican, the Law and the Human Embryo, Houndmills, Basingtoke, Hampshire Macmillan Press, 1990, p.72). D’une perspective scientifique, l’embryon - au stade primitif de son développement - se présente plutôt comme une structure dynamique de cellules humaines avec un large éventail de possibilités. En effet, à ce stade, l’embryon peut se développer en un ou plusieurs individus ou encore devenir simplement une excroissance ou un kyste dans le corps de la femme. C’est pour cette raison que Coughlan écrit “qu’il est inapproprié, à partir de l’évidence scientifique, non seulement de considérer l’embryon comme un être possédant une âme indivisible ou une identité personnelle, mais aussi comme un individu dès le moment de la conception” (The Vatican, the Law and the Human Embryo, p. 74). Si cet auteur suggère qu’il faille plutôt traiter l’embryon humain comme une structure de cellules humaines avec un éventail de possibilités de développement en un ou plusieurs individus humains, il s’interroge sur l’argument du bénéfice du doute: devons-nous traiter l’embryon comme si c’était une personne humaine parce qu’il est possible qu’il soit une personne humaine ? Peut-on utiliser la méthode probabiliste de raisonnement pour résoudre un doute de fait, lorsque le fait se situe dans une catégorie autre que le fait empirique: la question de l’animation ne peut être résolue à partir de faits biologiques car c’est un problème philosophique et théologique.

Enfin une critique plus fondamentale met en cause le caractère proprement religieux des théories de l’animation de l’âme. Pour l’explication de cette critique, je me refère à BOURGUET, Vincent, L’être en gestation - Réflexions bioéthiques sur l’embryon humain, Presses de la Renaissance, Paris, 1999, 152-166. La bioéthique contemporaine ne peut plus assumer la tendance dualiste des théories de l’animation de l’âme et leur architecture philosophico-théologique. Ce que ces théories affirment dans le fond, c’est que l’être humain est une personne parce qu’il est créé par Dieu, c’est que chaque être humain a pour cause première et immédiate une intervention divine. Les théories de l’animation de l’âme expriment la foi en Dieu Créateur, ce que la pensée moderne exclut, elle qui a la “caractéristique méthodologique de se déployer en tous les domaines comme si Dieu n’existait pas”. “ Nous avons en conséquence l’irrépressible impression que les théories de l’animation surchargent la réalité d’un sens qui n’est pas celui de la seule réalité qui vaille pour nous (les Modernes), à savoir la réalité observable. En bioéthique, la conséquence en est que la notion de personnalisation - l’acte par lequel une réalité devient “personnelle”, c’est-à-dire acquiert une “valeur intérieure absolue” - se sécularise et, plus précisément, se sépare de la notion d’animation par Dieu telle que les Anciens la concevaient. Pour anticiper sur nos propos, caractéristique nous semble être ce jugement de H.Tristram Engelhardt: la réflexion bioéthique doit se garder d’affirmer ou de nier les théories religieuses ou métaphysiques qui affirment “l’existence de l’âme ou son introduction dans le corps humain à un moment donné de l’ontogénie humainne [...] Dans les réflexions de type séculier, on doit présumer que les êtres sont rationnels lorsque seulement ils en exhibent l’évidence. On ne devra pas affirmer que les foetus, de manière occulte ou cachée, sont en fait des êtres rationnels”(ENGELHARDT, H.Tristram, The Foundations of Bioethics, Oxford University Press, New York /Oxford, 1986, p.108-109)”. Bourguet cite encore P.Singer qui écrit brutalement: “ L’idée selon laquelle l’âme rentre dans le foetus subitement est une superstition démodée, abandonnée aujourd’hui même par les théologiens catholiques” (Practical Ethics, Cambridge University Press, Cambridge, 1993 (2e éd.), p. 141.). Aujourd’hui l’âme est devenue le psychique, le cérébral, le mental ou la conscience. “La psychè est désormais pensée dans l’ordre de l’immanence de la vie et ne constitue plus un appel d’air vers la transcendance comme c’était le cas pour nombre des Anciens”. Pour les Modernes, “l’âme n’est plus considérée comme l’origine de l’être en tant qu’individu vivant. Elle apparaît plutôt comme une qualité émergente de l’être vivant sous les espèces de la vie psychique”. Il y a séparation entre la question de l’individuation biologique et celle de l’animation-personnalisation. La personnalité n’est plus coextensive à l’exister humain. L’embryon devient une personne dans le cours de l’ontogenèse selon des critères et un temps qui restent à déterminer. 

RÉPONSE AUX CRITIQUES

Pour ce qui est de la pertinence ou de l’efficacité des théories de l’animation de l’âme, sans les rejeter, il faut trouver un langage qui corresponde davantage à la mentalité d’aujourd’hui. Celui de l’incomparable dignité de la personne humaine peut être mieux reçu et compris de nos jours. Si nous ne pouvons décider du moment de la personnalisation, il est sage de se tourner vers une attitude éthique, celle du respect. Il s’agit de considérer l’embryon comme une personne et respecter son égalité foncière. Il lui faut reconnaître la dignité de l’autre, son “Visage”, dirait Emmanuel Lévinas. Comme l’explique Alain Mattheeuws, “ce thème - cher à E. Lévinas - du “visage” qui me précède et m’oblige décrit la transcendance de l’autre. Elle se vit spécialement face au petit, au faible, à l’embryon humain, à l’enfant [...] Ce respect de la Transcendance de l’autre qui m’est toujours “offert” (à mon admiration, à ma protection, à mon amour) est un appel. La difficulté de nombreux contemporains est de percevoir l’absolu de cet appel manifesté dans l’ “insignifiant paquet cellulaire” ou la “petitesse corporelle” du fruit de la conception humaine” (Les origines de la vie Quelques repères bioéthiques, Mame / Cerp, Paris, 1997, p. 27). C’est à l’humilité et à la reconnaissance de sa présence que nous convie l’autre, encore davantage lorsque cet autre est démuni, faible, fragile et petit. A nous de nous engager librement et personnellement face au “visage” de l’humanité du don présent dans l’embryon. Il faut accepter d’être confronté au mystère de l’autre, sachant que ce mystère d’humanité que chaque être humain est ne se réduit pas aux apparences et aux signes qu’il en donne. Et comme le dit si bien Mattheeuws, “sans la volonté d’aimer et de se donner, l’être humain ne peut pas reconnaître l’être humain...Plus les apparences de l’humain nous semblent difficiles à découvrir et à reconnaître, plus il nous faudra user de notre faculté d’aimer et de faire confiance à la réalité cachée d’un être: ce que la raison nous suggère, l’amour nous permet de le voir” (Les origines de la vie, p.29).

Une voie possible, c’est de changer notre regard, d’essayer de voir l’embryon comme Dieu le voit. C’est ce que nous propose Alain Mattheeuws de qui s’inspirent les lignes suivantes (Les origines de la vie Quelques repères bioéthiques, p. 52-58). L’embryon est une créature de Dieu. Cela signifie que c’est Dieu qui appelle l’embryon à l’existence et qui l’y maintient à chaque instant. Et sa présence est connue de Dieu avant même que sa présence physique puisse être décelée ou reconnue par sa mère. Dieu crée l’embryon humain et l’aime, et ce, quelles que soient les circonstances de la conception d’un enfant. Ce sont la bonté créatrice et l’amour de Dieu qui sont à l’origine de l’existence de l’embryon: “C’est toi qui m’a formé les reins, qui m’a tissé au ventre de ma mère; je te rends grâce pour tant de mystères: prodige que je suis, prodige que tes oeuvres. Mon âme, Tu la connaissais bien, mes os n’étaient pas cachés de Toi, quand je fus fait dans le secret, brodé au profond de la terre” (Ps 139,13-15). Nous sommes aussi créés “dans le Christ” (Col 1,16). Dans la création, Dieu Père et Mère nous destine à devenir fils et filles dans le Fils [...] “Créer, pour Dieu, c’est nous situer dans l’alliance nouvelle et éternelle qu’il conclut en son Fils avec toute l’humanité. Nous sommes ses enfants adoptifs [...] Tout embryon humain qui surgit dans l’existence participe à l’éternité du Dessein créateur et sauveur de Dieu” (Les origines de la vie, p.56).

Enfin l’enfant - et dès lors l’embryon - est un don et non un dû. Aucun être humain ne vient au monde par accident. Il est une “parabole” vivante de l’action créatrice et aimante de Dieu. Ce n’est pas un dû, si pur que soit le désir des parents. L’embryon est toujours un don en soi, don fait aux parents et à l’humanité; sa venue à l’existence est voulue par Dieu et confiée à aux parents et à l’humanité. La protection et l’accueil de l’embryon sont d’autant plus nécessaires que ce dernier est petit, fragile et vulnérable. Une société manifeste sa grandeur et s’honore en se portant à la défense du plus petit de ses membres et en faisant la promotion de son accueil, de sa reconnaissance et de son respect. L’amour gratuit de Dieu attend de nous une réponse gratuite.

Les affirmations de Engelhardt et de Singer s’inscrivent dans la ligne de ceux et celles qui croient qu’une position morale appuyée sur la théologie est irrecevable et non valable dans un monde séculier. Croire que la vie est un don de Dieu et que le souffle de vie provient d’un Dieu aimant et prévenant n’est pas une superstition. Ce ne l’est que pour celui ou celle qui croit que seul ce qui est observable est. Au contraire il est difficile d’arriver à une notion satisfaisante et valable de l’être humain sans la dimension théologale, sans la référence à Dieu. La référence à Dieu ou la transcendance “verticale” est un constitutif essentiel de l’être personnel. C’est l’appel de Dieu qui explique le sens ultime de la personne humaine, sens qui ne peut être trouvé à l’intérieur de l’être humain lui-même ni dans les sciences humaines. Cet appel est inscrit au coeur de toute personne humaine, que l’on soit croyant ou non, qu’on accepte l’existence de Dieu ou non. Il est impossible de fonder l’autonomie du sujet personnel et l’existence humaine authentique sans un élément de valeur qui transcende le singulier. Et cette transcendance a pour nom un nom “personnel”, à savoir Dieu. Devant l’être absolument personnel du Dieu vivant, l’être humain ne peut plus se percevoir seulement comme relation mais aussi et surtout comme donné, comme une réalité qui sait d’exister seulement parce que Dieu existe et parce que Dieu l’a créée et la maintient dans l’existence. Nous trouvons notre vrai “je” lorsque nous consentons à cet être reçu de Dieu, lorsque nous confions notre être à ce “Tu” qui fonde notre existence et nous appelle. Et il est clair que ce consentement peut advenir de bien des manières et de façon explicite ou implicite. C’est Dieu qui fonde et garantit la valeur et le sens de chaque vie humaine. Et cette foi ne peut être que source de véritable humanisation.

Discutant de la pertinence de l’idée de la radicalité de l’Autre chez Lévinas, V. Bourguet écrit: “Il nous semble que, chez Lévinas, l’ordre éthique ressortit à une facticité proprement théologique, “car seule la théologie peut transgresser le clair-obscur de l’être-dans-le-monde, et accéder à des lumières et des évidences plus originaires” (citation de J.-Y. Lacoste, Note sur le temps, PUF, Paris, 1990, p.112). En effet, chez Lévinas, c’est l’expérience de Dieu qui constitue en son fond l’expérience de l’autre homme, c’est l’altérité de Dieu à son idée en moi qui constitue l’idée d’autrui” (L’être en gestation - Réflexions bioéthiques sur l’embryon humain, p. 313-314). Cette citation illustre bien qu’une position morale appuyée sur une réflexion théologique, loin d’être irrecevable, est nécessaire pour en arriver à plus de profondeur lorsqu’on traite des finalités et des fondements de la vie et de la personne humaines. 

Le 22 mars 2002

Noël Simard, prêtre
Professeur à la Faculté de théologie
Directeur du Centre d’éthique
Université Saint-Paul, Ottawa

Cet ouvrage est protégé. Toute reproduction, intégrale ou partielle sous quelque forme ou par quelque procédé que ce soit est strictement interdite sans l’autorisation de l’auteur. 

QUELQUES RÉFÉRENCES

BRUGUÈS J.-L., La fécondation artificielle au crible de l’éthique chrétienne, Communio/Fayard, Paris, 1989.

BOURGUET V., L’être en gestation - Réflexions bioéthiques sur l’embryon humain, Presses de la Renaissance, Paris, 1999.

CASPAR P., Penser l’embryon - D’Hippocrate à nos jours, Éditions Universitaires, Paris, 1991.

COUGHLAN M.J., The Vatican, the Law and the Human Embryo, Houndsmills, Basingstoke: Hampshire Macmillan Press, 1990.

DUNSTAN G.R., SELLER M.J. (Edited by), The status of the Human Embryo - Perspectives from moral tradition, King Edward’s Hospital Fund for London: Oxford University Press, 1988.

JEAN PAUL II, Discours aux participants de la VIIIe assemblée générale de l’Académie Pontificale pour la vie, 27 février 2002 (ZENIT.org)

MATTHEEUWS A., Les origines de la vie - Quelques repères bioéthiques, Cahiers de l’école cathédrale, Mame/Cerf, Paris, 1997.

SOCIÉTÉ SUISSE DE BIOÉTHIQUE ET CENTRE DE DOCUMENTATION CIVIQUE (éditeurs), L’embryon: un homme - Actes du congrès de Lausanne 8 et 9 novembre 1986, Edisud-Suisse, Lausanne, 1987.

A THEOLOGIANS’BRIEF, On the place of the human embryo within the Christian tradition & the theological principles for evaluating its moral status, 2001 (jp2institute.org)

VIAL CORREA Juan de Dios, SGRECCIA Elio (edited by), Identity and statute of Human Embryo - Proceedings of Third Assembly of the Pontifical Academy for Life (Vatican City, February 14-16, 1997), Libreria Editrice Vaticana, Città del Vaticano, 1998.