Lettre aux membres de la Chambre des communes et du Sénat du Canada concernant le Projet de loi C-384, loi modifiant le code criminel (droit de mourir dignement)

mercredi, 14 octobre 2009
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Aux membres de la Chambre des Communes et du Sénat du Canada,

La première heure de débat parlementaire relativement au Projet de loi C-384, Loi modifiant le Code criminel (droit de mourir dignement), a permis de constater que la perspective d'une légalisation de l'euthanasie et du suicide assisté en terre canadienne est loin de faire l'unanimité.

L'Organisme catholique pour la vie et la famille (OCVF) tient à joindre sa voix à celles de tous les citoyens et citoyennes qui prennent la parole pour s'opposer farouchement à cette idée, tout à fait contraire aux principes fondamentaux qui ont jusqu'ici guidé notre vie en société. Puisque la peine de mort est désormais interdite au Canada, quelle contradiction et quelle injustice ce serait d'autoriser certaines personnes à donner directement et intentionnellement la mort à d'autres, surtout au moment où elles sont le plus vulnérables!

Un coup d'œil attentif à l'expérience des pays déjà engagés sur cette voie démontre que la légalisation de l'euthanasie et du suicide assisté augmente la permissivité et la tolérance envers ces pratiques, aussi bien chez les médecins que chez certains patients. On constate aussi que les procédures de surveillance élaborées pour éviter les abus sont illusoires. Selon un rapport du Ministère de la Santé, du Bien-être et du Sport de Hollande (2007), par exemple, 550 citoyens hollandais ont été tués par des médecins sans leur consentement en 2005. Dans ce pays, les pratiques eugénistes n'ont pas tardé à suivre : le Protocole de Groningen autorise désormais l'euthanasie des nouveaux nés lourdement handicapés. Il n'est guère étonnant que le Comité des droits de l'homme de l'ONU souligne le taux élevé de cas d'euthanasie et de suicide assisté au Pays-Bas (juillet 2009).

Certains réclament le soi-disant « droit de mourir dans la dignité », estimant que la personne qui perd son autonomie et connaît une certaine détérioration physique ou psychologique perd aussi sa dignité. Rien n'est plus contraire à la réalité : la dignité de chaque personne humaine ne dépend ni de son état de santé, ni des circonstances de sa vie. Elle repose sur sa valeur inhérente – valeur que rien ni personne ne peut altérer.

Il est urgent, par ailleurs, de mettre un terme à l'ingénierie verbale qui sème la confusion à l'heure actuelle et de s'entendre sur la signification réelle des mots. Si tant de Canadiennes et de Canadiens se disent favorables à l'euthanasie, c'est qu'ils ont peur qu'on prolonge indûment leur vie. Il y a fort à parier qu'une majorité d'entre eux changeront d'idée lorsqu'ils comprendront qu'«il faut distinguer de l'euthanasie la décision de renoncer à ce qu'on appelle l'"acharnement thérapeutique″, c'est-à-dire à certaines interventions médicales qui ne conviennent plus à la situation réelle du malade, parce qu'elles sont désormais disproportionnées par rapport aux résultats que l'on pourrait espérer ou encore parce qu'elles sont trop lourdes pour lui et pour sa famille. Dans ces situations, lorsque la mort s'annonce imminente et inévitable, on peut en conscience "renoncer à des traitements qui ne procureraient qu'un sursis précaire et pénible de la vie, sans interrompre pourtant les soins normaux dus au malade en pareil cas″ » (Evangelium vitae, no 65).

Se trouver face à une personne atteinte d'une maladie chronique ou dégénérative, à un malade en phase terminale, à un homme ou une femme déprimé ou lourdement handicapé, à un vieillard ou à un mourant – surtout si cette personne a le sentiment d'être un fardeau, se sent un devoir de mourir ou réclame la mort comme un droit – constitue pour chacun de nous une responsabilité et un appel. Nous sommes alors appelés à « être avec » et à « souffrir avec » ceux et celles qui affrontent certains des plus grands défis de la vie humaine. « Souffrir avec » – voilà le sens véritable du mot « compassion » – tandis que nous assurons les soins appropriés, un contrôle efficace de la douleur, ainsi qu'un soutien social, affectif et spirituel à la personne malade. Il s'agit de l'accompagner et non de l'éliminer. Euthanasie (ou suicide assisté) et compassion constituent des réalités absolument incompatibles.

Personne ne niera la souffrance des personnes qui réclament l'euthanasie ou le suicide assisté. Leur demande s'enracine souvent dans la peur de la douleur et la peur de souffrir seuls. Plusieurs motifs expliquent, par ailleurs, que cette suggestion provienne parfois de membres de la famille ou du médecin : une compréhension erronée du processus de la mort et de la capacité de la personne mourante d'y faire face, une inquiétude liée aux implications économiques et, motif plus ignoble, un individualisme profond radicalement opposé au bien commun.

Puisque le Projet de loi C-384 constitue une recette idéale pour la maltraitance des plus vulnérables d'entre nous, il faut, au nom de la sécurité publique et de la justice sociale, rejeter toute tentative – actuelle et future – de légalisation de l'euthanasie et du suicide assisté. On évitera ainsi que nos aînés suivent l'exemple de personnes âgées néerlandaises qui déménagent en Allemagne parce qu'elles n'ont plus confiance aux médecins hollandais et craignent que leur entourage profite de leur vulnérabilité pour abréger leur vie (Jean Leonetti, Rapport d'information Solidaires devant la fin de vie, n. 1287, tome 1, Assemblée nationale française, décembre 2008, p. 136).

Trois priorités s'imposent à la société canadienne si elle veut demeurer juste et humaine : (1) accentuer la recherche et l'éducation relativement au contrôle de la douleur; (2) consacrer plus de fonds publics à la création d'unités ou de centres de soins palliatifs, afin d'y donner accès à tous les citoyens qui en ont besoin; et (3) créer des mesures fiscales permettant aux aidants naturels de se consacrer plus librement à l'accompagnement de leurs proches malades ou mourants.

Le gouvernement et la loi portent la responsabilité cruciale de protéger et de soutenir les aînés, les malades et les mourants. Quant à chaque citoyen et chaque citoyenne, ils ont le pouvoir de répondre avec amour et solidarité à la maladie des autres. Tôt ou tard, nous devrons tous compter sur les autres pour nous aider à rendre les derniers moments de notre vie aussi signifiants et remplis de dignité que tous les autres moments de transition. C'est le « droit de vivre » qu'il faut soutenir et protéger en toute circonstance, jusqu'à la mort naturelle.

Michèle Boulva
Directrice